Harcèlement de rue : les hontes individuelles face au phénomène social

La première fois que l’on m’a réduite à mon corps féminin dans la rue, j’avais 16 ans. Je sortais de l’auto-école et une voiture est passée à mes côtés en klaxonnant de manière intempestive. Je me souviens m’être sentie honteuse, ridicule, avec mon sac à dos d’écolière sur les épaules, si jeune, une enfant, une proie sexuelle d’hommes matures. Je me souviens aussi du goût de la fatalité dans ma gorge, de m’être dit « ça y est, ça commence ». Et effectivement, après cet épisode, le harcèlement n’a plus jamais cessé.

Des années ont passé, mais la honte n’a pas changé de camp ; enfouie parfois sous des litres d’humour, de déni et de rage, elle demeure chevillée à nos corps. Chaque fois qu’un homme pense pouvoir donner son avis sur nos formes, chaque regard de fauve affamé lâché sur des mineures, chaque mot dur, chaque insulte, ressuscite la honte implantée dans nos cœurs depuis des siècles. Pourtant, j’aimerais dire aux femmes et aux personnes féminisées que la honte n’est pas constitutive de nos corps. Leur dire qu’elles ne perdent rien sous ces assauts du quotidien, ni dignité, ni honneur, ni fierté, qu’elles ne sont en rien amenuisées, diminuées, qu’elles demeurent intègres. La société aime les victimes éplorées et les bourreaux tortionnaires, marginaux ; mais les victimes du harcèlement de rue, malgré la violence quotidienne, continuent de prendre le bus tous les jours, de se rendre au travail, de rire, et de sortir . Les bourreaux sont vos frères, vos pères, vos oncles, vos amis et ils agissent partout. La violence du harcèlement de rue ne coche pas les cases du crime propre et manichéen –frêle victime terrassée face au monstre des ruelles – il est sociétal, il est partout. Sans minimiser la violence et la douleur que représente le harcèlement, je veux rappeler aux femmes qu’il ne les empiète pas, que la douleur ne doit pas être théâtrale pour être prise sérieusement en compte.

L’expression française « harcèlement de rue » est une traduction directe de l’anglaisstreet harrassment​. Elle désigne toute forme d’objectivation sexuelle de la part d’hommes envers des femmes qu’ils ne connaissent pas, dans la rue. Elle comprend les sifflements, les interpellations, les tentatives de séduction, les insultes, les coups, le viol. Selon l’IFOP, au cours de leur vie, huit Françaises sur dix (81%) ont été confrontées à au moins une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue ou les transports en commun. Selon le Ministère des familles, de l’enfance et des droits des femmes, 40% des femmes ont renoncé à fréquenter certains lieux publics à la suite de manifestations du sexisme. Ce sont ces chiffres massifs qui justifient le terme de harcèlement. Mes expériences et celles de mes amies ne peuvent qu’abonder dans ce sens. Depuis que j’habite en ville, jamais je ne suis sortie dans la rue à la nuit tombée sans me demander ce qui allait m’arriver. Jamais je n’ai laissé une amie sortir dans la rue la nuit sans m’inquiéter de ce qui allait lui arriver. Difficile de donner un ordre d’idée, mais à vue d’œil, je dirais qu’une fois sur trois ces craintes se sont avérées justifiées, surtout en été ; de l’accostage racoleur jusqu’aux expériences traumatisantes, ces manifestations sont si fréquentes que le harcèlement ne peut que s’imposer comme le mot à utiliser.

Ce problème me semble omniprésent. Toutes les femmes et personnes féminisées avec qui j’ai pu discuter dans ma vie de jeune adulte le vivent, parfois au quotidien ; les statistiques, bien que toujours réfutables, confirment aussi le caractère massif du phénomène. Pourtant, jamais je n’ai entendu parler de harcèlement de rue en dehors des cercles féministes ; jamais je n’ai vu un film qui le mettait en scène – sans que ce soit à but humoristique ; jamais je n’ai entendu un président de la République s’inquiéter du fait que

50% de la population ne se sente pas à l’aise dans nos rues. Qui s’inquiète vraiment du harcèlement de rue ? A qui profite-t-il ?

 

Par Léa Mouthon 

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