L’hystérie : entre réalité médicale et sexisme

 Qui n’a jamais entendu cette phrase : « Les femmes toutes des hystériques » ? Même dite sur le ton de l’humour, elle correspond à une réalité qui a longtemps été, et reste encore un peu flou. Ce terme à caractère sexiste est désormais repris à contrepied par les mouvements féministes. Pour comprendre à quoi la notion fait référence aujourd’hui il faut remonter le temps et décortiquer son évolution dans le domaine médical puis dans le langage populaire. 

 Lorsqu’on tape « hystérie » dans un moteur de recherche, on tombe principalement sur des définitions médicales. Wikipédia décrit l’hystérie comme une névrose dont les symptômes peuvent être à la fois psychologiques et physiques. Les principaux symptômes sont des « crises émotionnelles » ce qui peut finalement faire référence à tout et n’importe quoi. Les symptômes secondaires seraient la paralysie, des troubles de la parole, une sensibilité ou encore des crises épileptiques. Le site Doctissimo parle d’un « trouble mental chronique qui touche essentiellement les jeunes femmes », d’une « conversion de l’angoisse en troubles physiques », d’une névrose développée par des personnalités mythomanes, égocentriques ou qui cherchent à se mettre en scène. Les symptômes associés à ce trouble sont encore plus nombreux, allant des crises de nerfs jusqu’aux troubles psychosomatiques, en passant par des vomissements, des syncopes ou encore des amnésies. Ces symptômes sont décrits par l’article comme étant « fictifs ».

L’hystérie semble donc être définie comme une maladie uniquement féminine qui se manifeste par des symptômes plus ou moins flous. C’est une névrose psychologique qui provoquerait le développement de faux symptômes par l’esprit. Ces définitions (sur des sites énormément consultés) n’abordent ni la vétusté du terme, ni le caractère sexiste lié au concept. Alors lorsqu’à 12 ans on vous lance méchamment à la figure que vous agissez comme une hystérique, vos recherches pour comprendre pourquoi ce terme est blessant, se résument à cela.

Continuer de définir médicalement l’hystérie participe à en faire un concept valide et à faire croire aux femmes qu’elles sont à l’origine du problème. Si une femme ouvre trop sa gueule elle est hystérique. Si une femme veut faire part des ses émotions, d’un énervement ou d’une peur, elle est hystérique. Si une femme est en colère, ou révoltée, elle est hystérique…

L’hystérie : qu’est-ce que c’est ?

Comme beaucoup de mots de notre quotidien, l’hystérie tient son origine d’un terme grec hystera, qui signifie la matrice, les entrailles ou plus précisément l’utérus. Hippocrate, dans Des maladies des femmes, est le premier à parler de l’hystérie qu’il décrit comme une maladie uniquement féminine liée à l’utérus qui se déplacerait dans le corps afin de créer différents troubles. Plus tard Platon reprend la théorie et explique que ces déplacements sont causés par l’abstinence sexuelle après la puberté.

Au Moyen-Âge le concept continu d’exister et est utilisé pour décrire des femmes parfois atteintes de convulsions, avec des troubles psychiques etc. L’origine de ce mal n’est pas remise en question par la médecine, et on l’associe généralement à l’enfer et à la sorcellerie.

Au XVIIe siècle Thomas Sydenham est le premier médecin à re-questionner l’hystérie. Il utilise la métaphore du caméléon pour décrire la maladie. Les troubles reproduisant toutes sortes d’infections que peut connaître le corps, prennent une multitude de formes et sont difficilement définissables. Il place le siège de la maladie dans le cerveau et non plus dans l’utérus. Il parle aussi de l’hypocondrie qui serait la version masculine de l’hystérie. Pour lui il n’y a cependant pas de réel intérêt à distinguer les deux puisque le cerveau des hommes et des femmes (point de départ des troubles) est identique.

Plus tard au cours du XIXe siècle les recherches sur l’hystérie se multiplient dans la médecine et dans le domaine de la psychanalyse. Même si le siège de la maladie (trouble de l’’utérus ou trouble du cerveau?) ne semble pas faire consensus au début du siècle, au fur et à mesure les recherches se basent plutôt sur le psychique.

Les recherches de l’époque permettent également de mieux définir la maladie. On parle d’une névrose ou d’un trouble du système nerveux. Les symptômes les plus courants sont des convulsions et une altération des capacités intellectuelles. Certains décrivent aussi une angoisse généralisée qui se manifesterait par une boule au ventre et une sensation d’étranglement. D’autres parlent de sensation de suffocation.

Dans son Traité de l’Hystérie publié en 1847, le médecin Pierre Briquet tente de définir la maladie en se basant sur l’étude de 430 patientes. Il affirme que l’hystérie est bien une névrose du cerveau, et qu’elle est créée par des émotions (ou passions). Il explique qu’il est normal que les femmes soient plus touchées par la maladie du fait de leur soi disant plus forte sensibilité et émotivité. Cependant il n’exclut pas les hommes qui représentent, selon lui, 1/9 des patients atteint. Il aborde l’hérédité fréquente de la maladie. Et il démontre également que la maladie touche plus les prostituées que les religieuses, plus les pauvres que les riches… En bref des théories qui semblent aberrantes mais auxquelles on accorde une validité scientifique.

Les symptômes décrits font échos à ce qu’on pourrait catégoriser aujourd’hui comme des troubles de l’anxiété généralisée, des angoisses liées à des chocs post-traumatiques, de la dépression, de l’hypersensibilité ou encore bien d’autres troubles divers et variés qu’on ne peut absolument réunir sous un même terme. Tant de symptômes qui n’ont aucun rapport avec ce que Hippocrate avait appelé « hystérie », et qu’il décrivait (par manque de connaissances) comme une petite bête se baladant dans le corps de la femme pour l’affecter.

Mais une hystérique c’est quoi finalement pour les médecins du XIXe ? C’est une femme dans presque tous les cas, qui se laisse submerger par ses émotions. C’est une femme faible, qui n’a pas le contrôle. C’est une femme mauvaise, pleine de vices. L’hystérie semble déjà être un terme valise qui sert à certains pour traiter les femmes angoissées, dépassées, submergées, comme des malades. On va même plus loin en considérant que la maladie est héréditaire et touche les femmes de mauvais caractère particulièrement, on rend les femmes responsables de leur affliction.

Le terme d’ « hystérie » aurait dû disparaître

Des médecins, dès le XIXe, condamnent l’utilisation du terme « hystérie », qui ne correspond plus à la réalité de ce qu’il englobe selon eux. Les recherches ont permis de définir plus précisément ces troubles qui sont bien plus complexes qu’une affection causée par l’utérus. Ainsi Georget propose par exemple de renommer la maladie « encéphalie spasmodique » ou « attaque de nerfs ». Briquet, bien que critiquant le terme « hystérique », décide de le conserver pour ses recherches, en espérant qu’il perdra sa connotation étymologique pour devenir un terme uniquement médical (spoiler : ça n’est jamais arrivé).  

Le problème actuel est donc le suivant : avec l’apparition du terme d’hypocondrie, avec les recherches qui indiquent que les troubles recoupés autrefois sous le terme « hystérie » sont bien plus complexes. Avec la critique de l’étymologie du terme qui lie son origine à l’utérus et non pas au cerveau : le terme d’hystérie aurait dû disparaître. Pourtant il continue d’être utilisé et validé par la médecine. C’est ainsi que l’hystérie s’ancre dans notre réalité. Dans le langage courant l’hystérie à connotation féminine devient péjorative, décrivant une personne caractérielle, trop émotive, voir folle. En médecine c’est un concept plutôt flou qui peut regrouper de nombreux problèmes psychologiques aux origines variées sous le même chapeau.

L’hystérie reste une réalité médicale mais l’hystérie n’existe pas.

Les recherches autour de l’hystérie se poursuivent notamment dans le secteur de la psychiatrie à la fin du XIXe siècle. Freud et Charcot mènent une recherche approfondie sur le sujet en se basant sur l’étude de nombreuses patientes. Avec la technique de la psychanalyse ils en viennent à la conclusion que la névrose hystérique apparaît chez la femme suite à un traumatisme, souvent d’origine sexuelle.

Après près d’un siècle de recherches, la médecine élabore une définition plus précise de ce qu’elle désigne comme « hystérie » : c’est la capacité qu’a l’esprit à faire simuler au corps des symptômes physiques pour des raisons uniquement psychologiques. L’hystérie reste donc une réalité médicale ; mais l’hystérie n’existe pas.

Le langage est fait pour évoluer, changer avec le temps et les découvertes. L’hystérie n’aurait pas dû échapper à cela. Le concept décrit par Hippocrate il y a plusieurs siècles n’est en rien le même que celui théorisé par les médecins puis les psychanalystes, ni le même que celui qu’on utilise encore aujourd’hui. Aujourd’hui les instances internationales ne reconnaissent plus l’hystérie comme médicalement valide. Mais les mots ont la vie dure et le terme « hystérique » semble encore correspondre à une réalité ; mais laquelle ?

Un moyen de discréditer les femmes et de leur ôter la parole ?  

L’hystérie était une maladie connotée féminine. C’est aujourd’hui un adjectif qui décrit une personne qui se laisse contrôler, même dépasser par ses émotions et qui n’a plus de crédibilité. Taxer une femme d’hystérique c’est lui retirer la parole et le pouvoir de se faire entendre.

Dans le langage populaire une hystérique c’est une femme qui s’invente des problèmes, des douleurs « somatiques » : l’existence même du concept d’hystérie met les femmes en danger car on remet constamment leur parole en doute : « vous êtes sûre que ce n’est pas dans votre tête madame ? ». Une hystérique c’est une femme à qui on retire le droit de souffrir et d’être soignée. Traiter une femme d’hystérique c’est normaliser et invisibiliser ses problèmes, sans jamais mettre de mots dessus, parfois en les traitant comme fictifs.

Une hystérique c’est une personne possédant un utérus, qui est touchée par des troubles qui n’ont rien à voir avec son utérus (dépression, hypersensibilités), des troubles qui ont à voir à lui (SPM, endométriose), ou qui a des opinions qui ne sont absolument pas des troubles (colère, euphorie et surtout positionnement féministe), mais qu’on va uniquement ramener à sa condition de femme.

Une hystérique c’est aussi une femme qu’on croit incapable d’avoir une réflexion raisonnable basée uniquement sur les faits, contrairement aux hommes. C’est une femme qu’on pointe du doigt lorsqu’elle réagit, lorsqu’elle s’exprime et à qui on répète « ne te laisse pas guider par tes émotions », « tu ne trouves pas que tu exagères ? ». Une hystérique c’est une femme qui parle de son vécu, une femme qui se révolte contre les violences qu’elle subit et à qui on répond « tu te rends compte que tu surréagis là ? Franchement quelle image ça donne de toi ça… ». Une hystérique c’est une femme violentée ou violée ou ignorée, à qui on retire le droit d’être en colère et de gueuler.

Finalement une hystérique c’est tout simplement une personne perçue comme femme, dont le comportement sort trop du rang.

Se réapproprier les insultes sexistes : un moyen féministe de lutter.

Se réapproprier le terme en tant que femme c’est le vider de son sens sexiste. C’est un moyen de lutte souvent employé, par exemple lors des Slutwalks : marches féministes organisées pour protester contre la culture du viol et le slutshaming. Le mouvement et l’appellation sont nés à Toronto en 2011 mais se sont par la suite exportés dans plusieurs pays.

On peut également penser aux milieux LGBTQIA+ qui décident souvent de se réapproprier les insultes homophobes, lesbophobes, transphobes (et autres) afin qu’elles perdent de leur portée et pour en faire une force.

Alors oui nous sommes des hystériques ! Nous sommes fortes, raisonnables, euphoriques, en colère, malades, folles, courageuses… Nous sommes toutes différentes, et nous voulons toutes la parole. Nous sommes des hystériques et nous prenons la parole !

(pour approfondir sur l’évolution du concept dans le domaine des sciences : https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2015-6-page-485.htm?contenu=article)

Par Léa Julienne

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