Un retour en force de l’écoféminisme ?

Nous ne pouvons assister à une manifestation féministe sans remarquer des pancartes prônant l’écoféminisme. Refaisant surface sur la scène militante et médiatique, il intrigue et questionne. Mais ne vous méprenez pas, ce mouvement est loin d’être singulier, il est au contraire pluriel et ne fait pas forcément l’unanimité.  

Ni les femmes ni la planète ne sont des territoires à conquérir”. Ce slogan aperçu dans la manifestation féministe du 7 mars 2021 à Lyon, résume assez bien la pensée écoféministe. Jeanne Burgart Goutal, philosophe, a récemment publié son ouvrage Être écoféministe : théorie et pratiques, le résumé de 7 ans de recherches autour de cette notion, ayant émergé dans les années 1970.

L’écoféminisme s’est construit à la croisée de différentes luttes. Celles contre le nucléaire, contre la guerre du Vietnam, mais aussi celles des luttes féministes. « C’est une manière de pensée qui englobe une critique du patriarcat, de la domination masculine qui s’est faite sur les femmes, les enfants et la nature », pour reprendre les termes de Zazie, artiste écoféministe. C’est un mouvement qui se définit aujourd’hui comme intersectionnel, c’est-à-dire qu’il intègre le combat contre toute domination, qu’elle soit de genre, de race ou de classe. Il est donc foncièrement anticapitaliste. «Nous avons ce cliché que l’écoféminisme est un mouvement de blanc pour les blancs, mais ce mouvement vient de partout dans le monde, de la France à l’Inde en passant par le Kenya», explique Clotilde Bato, directrice de l’organisation de SOL, une organisation de solidarité internationale, qui instaure des projets de revalorisation de l’agriculture en y intégrant l’émancipation des femmes en France, en Afrique et en Asie. Issu des pays anglo-saxons et plus particulièrement en Angleterre et aux États-Unis, les premières penseuses de ce mouvement étaient des femmes occidentales, telle que Françoise d’Eaubonne avec son ouvrage Le Féminisme ou la mort en 1974. Cependant, ce mouvement n’a pas touché uniquement l’Occident, il s’y est même essoufflé pendant quelques années. En Inde, dans les années 1970, des femmes illettrées se sont mobilisées contre la déforestation et ont donné naissance au mouvement Chipko. Longtemps mis à la marge des mouvements féministes et écologiques, il connaît, dernièrement, une valorisation médiatique.

Un mouvement pluriel aux moyens d’action divers 

Abolir ce système de société pyramidale afin d’instaurer un système circulaire, c’est l’objectif du mouvement. Malgré la radicalité de l’idéologie, les moyens d’actions sont divers. Une des grandes questions qui se pose est la compatibilité de l’idéologie écoféministe avec les institutions politiques. « Nous espérons voir sur le terrain de la politique des choses émerger autour de l’écoféminisme, surtout à l’approche des élections présidentielles de 2022 », explique Solène, co-fondatrice du collectif Les Engraineuses. Certaines personnalités se revendiquent déjà écoféministes, telle que Sandrine Rousseau du parti des Verts (EELV).  Quant à Zazie, membre du collectif Deep Green Resistance – mouvement féministe écologique techno-critique – , elle considère l’écoféminisme, par nature, incompatible avec les institutions politiques. Les notions même d’État-nation et de frontières sont, pour elle, des conséquences de la violence patriarcale. Ainsi, cette dessinatrice de 48 ans revendique des moyens d’actions plus radicaux, souhaitant un renversement total du système actuel. « Nous n’avons pas envie d’utiliser la violence pour y arriver. Mais je vois la violence partout dans le monde et à ce moment une question se pose : Est-ce que l’on décide de la subir ou nous agissons pour l’éradiquer ? ». Tout comme les organisations, les moyens d’actions divergent, ce qui montre la pluralité du mouvement. Certaines écoféministes vont conseiller d’agir dans des gestes quotidiens, en créant leur propre shampooing bio et éthique, d’autres vont utiliser des moyens plus spirituels et conviviaux, comme l’action qui a eu lieu en février 2020 à Bure par des militantes anti-nucléaire. Au programme, conférences, débats, apprentissages autour des plantes et végétaux.

« Je m’interroge sur le lien qui est fait entre les femmes et la nature »

La pluralité de ce mouvement est une force mais également le talon d’Achille du mouvement. Beaucoup de militantes anticapitalistes et féministes ont du mal à adhérer à cette idéologie. Certaines y critiquent la spiritualité trop présente et pas assez pertinente face à l’urgence climatique et féministe, telle que Ninon, militante féministe et anticapitaliste. Pour elle, combattre le patriarcat avec des rites spirituels et de sorcellerie, n’est pas pertinent. Marie*, étudiante de 24 ans, a assisté à plusieurs conférences écoféministes et a participé à certaines actions, comme à Bure en 2020. Pour autant, elle ne se considère pas comme écoféministe. « Certaines personnes considèrent le mouvement essentialiste, je ne l’interprète pas comme ça, mais je m’interroge tout de même sur le lien qui est fait entre les femmes et la nature », explique-t-elle. Il est vrai que certaines branches du mouvement prônent un lien indéniable entre les femmes et la nature. Comme si, ces dernières étaient par essence en fusion avec « mère nature ». Idée que les mouvements féministes essaient de déconstruire depuis un moment. Jeanne Burgart Goutal l’explique dans une interview à Bastamag :  Penser que le patriarcat et le capitalisme vont dans le même sens n’est pas totalement vrai. L’histoire nous a montré que l’émancipation de certaines femmes se faisait à défaut de la nature ou d’autres femmes. Si nous observons l’émancipation économique des femmes occidentales, nous verrons que derrière, les femmes issues de l’immigration ont repris la charge des tâches domestiques, comme le ménage ou la garde d’enfant. Ce qui montre certaines limites dans la pensée du mouvement.

*Prénom d’emprunt.

Par Alice Lepage

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