Pour Natacha Chetcuti-Osorovitz, la prison est un reflet des violences de genre dans la société.

Pour lutter contre les violences de genre en milieu carcéral, la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz défend dans son dernier ouvrage, « Femmes en prison et violences de genre. Résistance à perpétuité », un changement de paradigme dans la gouvernance étatique et le fonctionnement du système carcéral.

Alice Lepage.

Que nous apportent les études sur les violences de genre en milieu carcéral ?

Étudier la prison permet de percevoir les procédés disciplinaires qui s’étendent dans toute la société. Les relations qui s’y tissent entre les détenu.es et le personnel pénitencier donnent accès à des outils de lecture, pour comprendre les modalités de la société capitaliste de surveillance contemporaine. Au sein de notre société, il existe une série de violences visibles ou invisibles qui résultent de la hiérarchisation des rapports sociaux entre les genres, structurées par la division sexuelle du travail. Le travail du care, tenu majoritairement par les femmes, est très peu valorisé économiquement et socialement. Ainsi, la situation des femmes rencontrées en prison est construite dans et par trois rapports sociaux : de genre, de classe et de race. Ces trois rapports sociaux se co-produisent mutuellement et génèrent des conditions de vie précaires avant et pendant l’incarcération. En suivant la trajectoire de femmes condamnées à de longues peines de prison, j’ai analysé comment elles construisent un « récit de soi », dans un procédé disciplinaire de l’individualisation de la peine qui ne prend pas en compte le continuum des violences de genre.

Ces femmes, ont-elles conscience, lors de leur passage à l’acte, de ces dominations masculines, économiques et sociales ?

Parmi les parcours types que j’ai établis, il y a celui que j’ai intitulé un  « lieu à soi maudit » où, pour les femmes concernées par ce parcours, la notion de consentement est au centre de l’expérience carcérale. Ces femmes ne consentent pas à ce rapport de domination qui s’exerçait sur elles lors de leur passage à l’acte criminel. Le deuxième parcours, je l’ai nommé « injustement condamnée ». Il regroupe des femmes, qui même au bout de vingt ans, ne trouvent pas de sens à leur peine. Elles défendent une posture défensive et demandent que l’on les reconnaisse comme victimes de violences visibles de genres très fortes et qui n’ont pas été entendues par les services de police ou l’aide sociale juridique avant leur passage à l’acte. Leurs récits interrogent la notion de légitime défense.

Pourquoi ces femmes peinent-elles plus à surmonter ces inégalités en prison ?

Les formes de solidarité et les manières de faire face aux différentes injonctions pénales diffèrent en fonction de la trajectoire de vie pré-carcérale, de la durée de la peine, du motif de la condamnation, du capital économique, du capital culturel et politique, et des ressources extérieures de chacune. Les prisonnières auto-définies politiques sont souvent les meneuses dans l’organisation des luttes. Elles cherchent à instaurer des logiques collectives pour faire avancer des droits en prison, notamment parce qu’elles ont déjà participé à des luttes armées dans le passé. Mais cela à un coût, comme la multiplication de punitions en quartiers disciplinaires et de la diminution des négociations pour arriver à des aménagements de peine. L’individualisation de la gestion de la peine bloque la mise en œuvre de défenses collectives. La notion de syllogisme de la constitution du sujet sexué féminin développée par Danièle Kergoat, montre la difficulté à se considérer positivement en tant que femmes face à un groupe de femmes. Toute femme est vue comme menaçante, menteuse… Ce qui freine les liens de solidarité. Ceux qui se créent, ne sont finalement que des liens duels très provisoires. Par exemple dans la mise en œuvre de relations fictives mères-filles ou de relations lesbiennes.

Les rapports lesbiens en prison subissent-ils ces violences de genre ?

Certaines étaient lesbiennes avant la prison, d’autres auto-définies lesbiennes se présentent dans un hors du genre. Ces dernières sont stigmatisées en tant que lesbiennes échappant à la dualité traditionnelle du système de sexe/genre. Ainsi, elles sont perçues par les autres co-détenues comme des femmes qui ne respectent pas la disciplinarisation du genre. Pour les lesbiennes qui s’auto-définissent « butch » – lesbiennes qui rejettent les catégories de l’hétérosexualité et de genres, qui ont une allure masculine sans pour autant vouloir s’identifier à un homme – elles vont être stigmatisée en tant que telles et vivre de l’ostracisme. La sexualité n’est pas interdite, mais celle visible si, ce qui pose des problèmes puisque les détenu.es sont constamment en collectivité et sous contrôle. Certaines vont alors être stigmatisée par la visibilisation des affects entre elles comme se prendre la main dans la cour…Certaines ont découvert la sexualité lesbienne en prison, ce qui leur a ouvert un éventail de plaisir. D’autres n’assument pas leurs relations sexuelles avec d’autres femmes et ne souhaitent pas remettre en cause leur hétérosexualité. La stigmatisation que l’on retrouve va passer par l’utilisation du mot « gouine » et non « lesbienne » et envers celles qui ne respectent pas ces attendus de genres. 

Pourquoi les femmes sont-elles les plus impactées par la prison ? Non seulement par les peines encourues, mais par la charge mentale qui pèse sur celles-ci lorsqu’un de leur proche est en prison ?

Les femmes qui ont un de leur proche en prison vont elles aussi payer cette peine qui n’est pas la leur. Elles vont notamment travailler doublement de manière salariée, être précarisées et elles devront être présentes pour la personne incarcérée car cela fait partie des attendus de genre. Cette externalisation du travail du soin, du travail domestique et de l’attention aux autres n’a pas son équivalent pour les hommes vers les femmes. Il est très rare que les femmes incarcérées gardent des relations conjugales hétérosexuelles ou que les hommes de la famille ou proches maintiennent les liens avec elles sur le long terme de la peine. Les visites qu’elles reçoivent maintiennent cette division genrée. D’autres femmes leur rendront visite et leur permettront de maintenir des liens extérieurs fondamentaux pour tenir en prison. Certains hommes ne vivent pas le passage en prison comme une honte sociale, mais comme une distinction positive dans leur carrière délictueuse, contrairement aux femmes qui subiront le stigmate de la prison. Pour beaucoup, leur passage à l’acte s’est construit à l’intérieur d’un homicide de conjoint ou ex-conjoint violent ce qui crée une rupture de liens familiaux, aussi parce que les enfants sont placé·e·s. Enfin, puisque les affaires concernant des femmes sont moins nombreuses, il est plus difficile pour elles de sortir de leur médiatisation. Ces affaires sont vues comme une exceptionnalité du genre féminin. La violence est un objet masculin et les femmes qui l’utilisent sont vues comme des monstres. 

©Dessin de Léa @lijheart

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